Data For Good et Générations Futures : comment deux associations ont rendu transparente la qualité de l'eau potable en France

Le 16 octobre 2025, le site dansmoneau.fr a été mis en ligne. Ce site permet à tous les Français de savoir si leur eau du robinet contient des polluants chimiques : PFAS, pesticides, nitrates, CVM et perchlorates. Les données sont mises à jour chaque mois. La présentation est pensée pour le grand public, avec du contenu pédagogique et des recommandations concrètes.

C'est un service d'utilité publique. Et il a été créé par deux associations et des dizaines de bénévoles. Sans aucun financement public.

J'ai eu la chance de co-piloter ce projet avec Charlotte, en tant que chefs de projet chez Data For Good. Voici mon retour sur cette aventure.

Screenshot de dansmoneau.jpg
La page d'accueil de dansmoneau.fr. Oui, c'est beau. Non, ce n'est pas fait par l'État.

Un constat alarmant sur la pollution de l'eau potable

Les mauvaises nouvelles sur la qualité de l'eau potable en France s'accumulent ces derniers mois. En voici quelques exemples.

En 2024, un rapport de trois ministères a pointé une dégradation générale de la qualité de l'eau potable.

En janvier 2025, Envoyé Spécial révélait que des canalisations en PVC rejettent des gaz toxiques.

En février, la Commission européenne a attaqué la France en justice pour la pollution de l'eau par les nitrates, puis mis en demeure la France en juillet 2025 pour des manquements dans la surveillance de l'eau potable.

Les interdictions de consommation d'eau du robinet se multiplient en raison de pollution au PFAS : 11 communes du Haut-Rhin en avril, 16 communes du Grand-Est en juillet, 12 communes des Ardennes le même mois, et une commune des Vosges) en octobre.

Face à cette situation, on pourrait s'attendre à une information claire et accessible pour les citoyens. Ce n'est pas le cas.

Une information publique quasi inaccessible

Pour connaître la qualité de son eau, deux options existent officiellement.

La première : les info-factures envoyées chaque année avec la facture d'eau. Ça a le mérite d'exister. Mais c'est un résumé dense, peu explicatif, et statique. Difficile à partager, impossible de naviguer ou de comparer avec d'autres communes.

Exemple de info-facture
Une info-facture type. Honnêtement, qui sait que ça existe ?

La seconde : le site du ministère de la Santé. L'expérience utilisateur y est catastrophique. L'interface semble bloquée dans les années 2000. On accède principalement au dernier prélèvement, puis l'historique est difficile à remonter. Les informations sur les polluants chimiques sont noyées parmi des données peu intéressantes comme le pH de l'eau. Rien n'est expliqué.

Exemple de rapport sur le site du ministère de la Santé
Le site du ministère de la Santé. Design inchangé depuis que j'ai eu mon bac.

Le plus surprenant ? Les services publics sont conscients du problème. Un rapport du ministère de l'Agriculture de juin 2024 recommandait déjà d'améliorer l'ergonomie du site du ministère de la Santé et de proposer des info-factures plus détaillées.

Screenshot du rapport
C'est écrit noir sur blanc.

Rien n'a été fait. J'y vois un manque de volonté politique.

Il y a quand même un point très positif à souligner. L'État met à disposition les données du contrôle sanitaire en open data sur data.gouv.fr. Sans cette ouverture des données, le projet Dans Mon Eau n'aurait tout simplement pas pu exister. C'est un exemple concret de ce que permet l'open data.

Dans Mon Eau : quand les associations prennent le relais

Face à ce constat, deux associations ont décidé d'agir. Générations Futures, spécialiste des questions de pollution chimique, et Data For Good, qui mobilise des bénévoles tech pour des projets d'intérêt général.

Le résultat : dansmoneau.fr.

Ce site est inédit en France. Il est conçu pour le grand public, avec une approche pédagogique. Il répond aux demandes des citoyens et aux exigences européennes. Il rend visible ce qui était quasi invisible.

Concrètement, le site propose une carte interactive des résultats du contrôle sanitaire effectué par les Agences Régionales de Santé. On peut trouver son réseau d'eau par une simple recherche d'adresse. On consulte les résultats pour cinq catégories de polluants : PFAS, pesticides, nitrates, CVM et perchlorates. La carte est actualisée tous les mois. L'historique remonte jusqu'à 2020.

Carte interactive de dansmoneau.fr
Allez-y chercher votre commune: dansmoneau.fr

Un projet d'ampleur, impossible sans les associations

Ce projet n'aurait pas pu voir le jour autrement que par des associations.

C'est trop gros pour une initiative personnelle. Ce n'est pas non plus un travail journalistique : une enquête paraît, puis la rédaction passe au sujet suivant. Ici, il fallait construire un outil durable, mis à jour chaque mois. Seules des associations pouvaient s'engager sur cette durée.

Côté expertise, Générations Futures a apporté sa connaissance des polluants de l'eau potable. Pauline, toxicologue chez Générations Futures, suit ces sujets depuis plusieurs années. Son expertise a été déterminante pour définir les seuils et interpréter les données. Sans son travail acharné, ce site n'existerait pas.

Côté technique, Data For Good a mobilisé ses bénévoles pendant la saison 2025, de janvier à avril. Au total : 44 bénévoles impliqués et 692 heures de bénévolat déclarées. Des data analysts, data engineers, développeurs web et designers ont travaillé ensemble.

Capture d'écran d'un Google Meet avec les bénévoles du projet
Réunion hebdomadaire. Certain.e.s ont même activé leur caméra :)

Sous le capot, le travail technique est conséquent. Des scripts Python récupèrent et structurent plus de 10 Go de données open data. Une quarantaine de notebooks Jupyter ont servi à analyser les données. Un pipeline dbt modélise les données avec plus de 70 modèles et 5200 lignes de SQL. Le site est développé en Next.js avec plus de 6600 lignes de TypeScript. La cartographie utilise la technologie pmtiles pour afficher une carte très précise de la France. Le tout avec une pipeline d'automatisation pour la mise en ligne.

Après la saison Data For Good, j'ai pris le relais pour terminer le projet avec Pauline de Générations Futures.

Un lancement qui a fait du bruit

L'engouement a été immédiat. Sans surprise, le sujet touche tout le monde.

En quatre semaines : 650 000 visites sur le site. Une centaine de retombées presse, dont la une du Monde et un passage au JT de France 2 du 20h. Une question au gouvernement à l'Assemblée nationale. Une cagnotte de soutien qui monte. De nombreux retours par email et sur les réseaux sociaux.

Capture d'écran notification
Maman, je suis dans Le Monde (au milieu de l'actualité politique)

Franchement, ça fait plaisir, après des mois de travail 💚

Ce succès montre l'attente des citoyens pour ce type d'information. L'eau potable est un sujet qui nous concerne tous. Les gens veulent savoir ce qu'ils boivent.

Remerciements

Un immense merci à Pauline Cervan, toxicologue chez Générations Futures. Elle a porté ce projet depuis le début, bien avant Data For Good. Elle a abattu un travail colossal : définir la méthodologie, valider chaque découverte, vulgariser des sujets techniques, et tenir bon pendant des mois. Ce projet, c'est avant tout le sien. Merci à toute l'équipe de Générations Futures, notamment Nadine et Hélène. Leur travail de plaidoyer depuis tant d'années est essentiel. Je pense notamment à leur action sur les PFAS et actuellement sur les risques liés au règlement européen "Omnibus". Merci aussi à Xavier et son équipe pour le développement du site.

Un énorme merci aux bénévoles Data For Good. D'abord à Charlotte, ma binôme chef de projet. On n'était clairement pas trop de deux ! Et à tous les bénévoles qui ont donné de leur temps :

Liste des noms
Merci ! Et sans oublier Fabien C. sur la fin du projet.

Merci à l'association Data For Good d'exister. Chaque année, 12 projets d'utilité publique sont développés pendant la saison de janvier à avril. L'association porte aussi un plaidoyer important sur les impacts de la tech sur notre société. Merci à Ronan, Lou, Théo, Amine, Paul, Gaëlle, Bastien et Giuseppe. Vous me donnez envie de continuer à m'engager et à ne pas avoir honte d'être un professionnel de la tech.

Photo dans les bureaux de France TV
Avec Lou dans les bureaux de France TV. Sans oublier la vue sur Paris !

Et maintenant ?

Ce projet m'a nourri cette année 2025. J'ai appris énormément sur le sujet de l'eau. J'ai rencontré des bénévoles formidables. J'ai découvert des choses techniquement. J'ai eu la chance de suivre le lancement, de travailler avec des journalistes et de participer à une conférence de presse.

Si vous voulez mieux comprendre le fond du sujet, je vous invite à consulter les ressources de Générations Futures : l'analyse des résultats et la méthodologie du projet.

Pour que d'autres projets d'utilité publique voient le jour, soutenez les associations. Générations Futures a une équipe de 7 salariés qui fait un travail formidable depuis des années. Data For Good a recruté ses 3 premiers salariés en 2025 pour créer une équipe dédiée à plein temps et développer plus de projets. Vos dons font la différence.

Et surtout : partagez dansmoneau.fr autour de vous. Interpellez vos élus. Il faut donner de la visibilité à ce sujet pour que l'action politique suive.


Cet article reflète mon opinion et ma compréhension personnelle du projet, et ne représente pas nécessairement celle des associations impliquées.